Paris, le mercredi 8 février 2017 –Technique d’édition du génome présentée par beaucoup comme révolutionnaire, CRISPR-Cas9 identifiée par la Française Emmanuelle Charpentier et l’Américaine Jennifer Doudna, alimente de nombreuses inquiétudes. Les manipulations génétiques que cette méthode pourrait permettre font en effet redouter le risque de dérives, allant potentiellement jusqu’à la sélection embryonnaire. Mais il n’est pas que dans ce domaine que CRISPR-Cas9 est l’objet d’attentions marquées. Certains jugent qu’utilisée par des organisations terroristes, CRISPR-Cas9 pourrait se transformer en véritable « arme de destruction massive ». Telle était notamment la conclusion l’année dernière du directeur du renseignement américain, James Clapper.

L’intérêt des groupes terroristes et notamment de Daesh pour les armes biologiques a été mis en évidence à de nombreuses reprises. « Nous savons que malheureusement dans toute une série de domaines où la technologie peut être détournée à des fins nuisibles, Daesh a tenté des recherches, a essayé de développer des choses qui pour l’instant sont inabouties heureusement » a expliqué hier Louis Gautier, secrétaire général de la défense et de la sécurité national (SGDSN) à l’occasion d’un point presse à l’Académie des sciences. « Des ordinateurs abandonnés retrouvés sur certains sites contenaient des informations sur la fabrication d’armes biologiques à bas coût », a-t-il encore indiqué.

Pour autant, dans un rapport classé secret défense mais dont les principales conclusions ont été rendues publiques hier, le Conseil national consultatif pour la biosécurité (CNCB) dont Louis Gautier est le président ne partage pas le même jugement que James Clapper au sujet des risques associés à CRISPR-Cas9. « En l’état de l’art, CRISPR-Cas9 ne permet pas d’accroître fondamentalement le risque de prolifération d’armes biologiques. Il ne constitue pas à cet égard un saut technologie susceptible de générer de nouvelles menaces» estiment les membres du CNCB.

Pour autant, CRISPR-Cas9 reste sous surveillance, notamment en raison de sa capacité à induire des forçages génétiques. Cette technique qui permet d’accélérer la diffusion d’une mutation génétique pourrait être facilitée par CRISPR-Cas9, ce qui retient l’attention du CNCB. D’une manière générale, se montrer prudent quant aux capacités actuelles de la méthode de devenir un risque terroriste n’exclut pas une grande vigilance. Ainsi, déjà, les services de renseignement exercent une surveillance sur les chercheurs qui travaillent sur cette technique. « La Direction générale de la sécurité extérieure (DGSI) est très attentive aux doctorants que nous prenons dans nos labos. Une fois on m’en a refusé un. En général, on ne vous dit pas pourquoi » témoignait pour France TV Info, Olivier Lepick chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique.

Si le CNCB ne fait donc pas de CRISPR-Cas9 l’ennemi public numéro un, ses inquiétudes sont plus marquées en ce qui concerne « la reconstruction en laboratoire de microorganismes existants dans la nature » indique Antoine Danchin, spécialiste de la génétique microbienne qui a participé aux travaux du CNCB. La publication en accès libre sur internet du séquençage du génome de certains microorganismes et « la multiplication de société privées capables de produire "à façon" des gènes de synthèse » constituent les éléments d’un cocktail qui pourrait être détonnant pour la sécurité publique, estiment les auteurs du rapport.

Face à ces menaces, le CNCB salue l’initiative prise par quarante deux états, qui réunis au sein du Groupe Australie se sont engagés à un contrôle strict de l’exportation d’équipements biologiques sensibles. De même, il se félicite des inspections systématiques réalisées par 80 % des sociétés offrant des services de synthèse de gènes visant à empêcher que les matériels envoyés permettent la reconstitution d’agents pathogènes. Cependant, ces différentes mesures sont insuffisantes à empêcher toute diffusion d’outils dangereux, notamment parce que ces engagements ne sont jamais unanimes. Par ailleurs, les organisations terroristes pourraient être capables de fabriquer elles-mêmes les matériels nécessaires. « La fabrication de segments ADN peut s’effectuer sans synthétiseurs. Kim Jong-un pourrait ordonner à une armée souterraine de laborantins la synthèse totale d’une version "anti-impéraliste" du virus HIV en une année, par exemple », estime ainsi Philippe Marlière spécialiste de la biologie de synthèse cité par Le Monde.

Aussi, parallèlement à ces dispositions impuissantes à faire face à toutes les menaces, les experts du CNCB appellent également à une sensibilisation des chercheurs. Alors qu’une charte est en préparation dans ce domaine, les membres de ce conseil semblent clairement considérer que l’universalité des résultats de la recherche doit trouver une exception face à certains risques. « Je suis convaincu que toute vérité n’est pas bonne à dire. Si on découvre une technologie qui peut être détournée, une forme d’autocensure est utile » considère ainsi par exemple Antoine Danchin. La question complexe a été soulevée à plusieurs reprises ces dernières années, par exemple autour des travaux portant sur la modification génétique du virus H5N1,  dont la publication avait été un temps été bloquée par le National Science Advisory Board for Biosecurity (NSABB) aux Etats-Unis.

 

Références : JIM.fr 08/02/2017