La vie ne tient parfois qu’à un fil. Pour un pilote de ligne américain de 47 ans habitant le New Jersey, il a suffi d’un hamburger et d’une morsure de tique pour passer l’arme à gauche. Depuis son décès soudain en septembre 2024, la mort de cet homme en apparente bonne santé était un mystère (elle avait été classée comme « mort soudaine inexpliquée »). Mais les causes de la mort de ce pilote ont finalement été élucidés grâce à l’abnégation de sa femme et au Pr Thomas Platts-Mills, allergologue à l’université de Virginie. Dans un article publié ce mercredi dans le Journal of Allergy and Clinical Immunology, il conclut que cet homme, qui avait mangé un hamburger quelque heures avant son décès, est le premier cas mortel syndrome d’alpha-gal, une allergie à la viande provoquée par une morsure de tique.
Le syndrome d’alpha-gal a été découvert par le Pr Platts-Mills lui-même en 2002. A l’époque, l’allergologue essayait de comprendre pourquoi certains patients cancéreux participant à un essai thérapeutique présentait des réactions allergiques au cetuximab, un anticorps monoclonal. Il a alors découvert dans le sang des patients allergiques des immunoglobulines E dirigé contre l’alpha-1,3-galactose-bêta-1,4-N-acétylglucosamine ou alpha-gal, un glucide présent chez tous les mammifères exceptés les primates.
Après avoir lui-même été mordu par une tique et développé une allergie à la viande, le Pr Platts-Mills a alors fait le rapprochement. En mordant une personne, une tique peut en effet lui injecter de l’alpha-gal, qu’elle aura précédemment prélevé sur un autre animal. Le corps va alors développer une réaction immunitaire par rapport à ce corps étranger et produire des immunoglobulines E dirigés contre l’alpha-gal, provoquant ainsi une allergie à la viande.
Depuis, le syndrome d’alpha-gal (SAG) a été décrit dans une vingtaine de pays dans le monde (dont la France) mais principalement aux Etats-Unis. L’Amblyomma americanum, surnommé la « tique étoilée » aux Etats-Unis, très présente dans le sud des Etats-Unis et au Mexique, semble en effet être le principal vecteur de cette maladie. Il ne s’agit cependant pas de la seule tique pouvant transmettre cette maladie : les rares cas observés en France l’ont été à la suite de morsure d’Ixodes ricinus, également appelé « tique du mouton » ou « tique du chien ».
Le syndrome d’alpha-gal se manifeste par une réaction anaphylactique après la consommation de viande rouge ou d’abats, plus rarement de produits laitiers ou d’exposition à la gélatine. Contrairement à la plupart des allergies alimentaires qui se déclenchent rapidement, l’allergie à la viande ne se déclare en général qu’entre trois et six heures après la consommation de viandes animales, ce qui facilite la confusion avec le syndrome du côlon irritable.
Les symptômes vont de simples urticaires ou prurit à des maux de ventre, des diarrhées, des troubles respiratoires voire des œdèmes de Quincke. Le cas de notre pauvre pilote de ligne prouve que le choc anaphylactique peut même être mortel. Selon l’étude publiée ce mercredi, la réaction allergique a pu en l’espèce être aggravé par une consommation d’alcool et une activité physique du patient concomitante à la consommation de viande.
Il n’existe pas de traitement pour le syndrome d’alpha-gal et il est tout simplement recommandé aux patients d’éviter de consommer de la viande rouge (ou de la remplacer par de la viande de primates, mais cela semble difficile). Fait étonnant, la Food and Drug Administration (FDA) a autorisé en 2020 la création de porcs génétiquement modifiés pour qu’ils n’excrètent pas d’alpha-gal, afin que les personnes atteintes de cette allergie puissent continuer à manger du porc sans risque.
Cette maladie reste encore relativement méconnue de la population générale et même de la communauté médicale. Selon une enquête menée en 2023 par le Center of Control Disease (CDC), seulement 42 % des médecins américains ont déjà entendu parler de cette maladie. En conséquence, les médecins n’ont généralement pas le réflexe de rechercher cette maladie qui peut se diagnostiquer par une recherche d’immunoglobulines E au laboratoire chez les patients présentant des douleurs gastriques après une consommation de viande. L’épidémiologie de la maladie est donc extrêmement difficile à évaluer. Le CDC estime que plus de 450 000 personnes pourraient être touchés aux Etats-Unis. Il semble cependant que la maladie soit en expansion. Du fait du réchauffement climatique, la tique étoilée, longtemps cantonnée aux régions chaudes, gagne en effet du terrain en Amérique du Nord.
Il est donc indispensable de mieux éduquer la population à cette maladie. Ainsi deux semaines avant d’être terrassé par un hamburger, notre infortuné pilote avait déjà connu une réaction anaphylactique après avoir mangé un steak, mais n’avait pas jugé bon de consulter un docteur. Si un syndrome d’alpha-gal lui avait été diagnostiqué à l’époque, il serait sans doute toujours en vie.
Ref : Journal of Allergy and Clinical Immunology. Thomas A.E. Platts-Mills, MD, PhDa Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. ∙ Lisa J. Workman, BAa ∙ Nathan E. Richards, MDa ∙ Jeffrey M. Wilson, MD, PhDa ∙ Erin M. McFeely, MDb et JIM.fr
